Joe Zawinul
Le temps retrouvé de Zawinul
À la fin des années cinquante, le jazz populaire venait de la Côte Ouest et des Blancs, et nous n’avions alors pas accès aux disques des musiciens noirs. Je me rappelle le choc que m’a provoqué l’écoute du premier Jazz At The Philharmonic avec Dizzy Gillespie, Charlie Shavers : nous pensions alors que la seule manière de jouer du jazz était celle de Bird, Dizzy, Art Blakey, Horace Silver…
Je me suis ensuite mis à écouter les musiciens noirs. J’ai dû voir Stormy Weather vingt-cinq fois ; j’écoutais Bird et les autres, et je me suis rapidement adapté à ce style. Lorsque j’ai débarqué aux États-Unis, je n’avais pas beaucoup de personnalité mais je jouais avec une intention et une authenticité rythmique qui plaisaient aux musiciens noirs : je n’ai jamais eu de problèmes avec eux.
Un jour, Cannonball Adderley m’a appelé : « Hey Joe Zawinul, j’ai entendu l’autre jour un morceau à la radio ; j’aurais juré que c’était moi au piano, mais c’était toi. » J’étais flatté mais j’ai rapidement pensé que ce n’était pas un bon signe : j’imitais un imitateur !
Je suis rentré chez moi, j’ai emballé ma collection de disques dans des cartons et je ne les ai plus ressortis. Ça a duré une période de crise : chaque fois qu’une phrase bop me venait en tête, j’évitais de la jouer, et c’est alors que j’ai pris conscience qu’il fallait aller ailleurs.
C’était en 1964–65. Cannonball m’avait déjà dit : « Tu sais, il faut apprendre à marcher avant de courir. » Je me rappelle lui avoir même suggéré de me remplacer par Flanagan, et il a répondu : « C’est toi que je veux, tu as un charisme particulier et tu iras trouver ton propre monde musical ! » Il avait vu juste.