← Words about musicDaniel Yvinec
From the producer’s desk

Pierrick Pédron

The Shape of Jazz to Come (Something Else)

Daniel Yvinec

Pierrick Pedron 4 Ornette The Shape of Jazz to Come ( Something Else ) Liner Notes Un soir de printemps, dans l’ intimité d’un club parisien plein à craquer, le quartet français de Pierrick Pédron joue la musique de 50/50 dans, l’album que nous avons enregistré trois ans plus tôt avec Sullivan Fortner, Larry Grenadier et Marcus Gilmore. C ‘est la toute première fois que j’ entends ce répertoire depuis son enregistrement, à New York ,à l’ aube de l’ année 2020. Je suis instantanément subjugué par le son du groupe, par la liberté, l’audace et la cohésion avec laquelle les compositions sont transfigurées, et il m’apparait essentiel de concevoir un album qui témoigne d’une telle musicalité. J’en parle le soir même à Pierrick et lui propose de me mettre en quête d’un fil rouge. Le groupe est si solide qu’un défi s’impose; il ne peut qu’en sortir grandi. Me vient alors l’idée de le confronter à un chef d’oeuvre: "The Shape Of Jazz to Come "gravé par Ornette Coleman en 1959 , en compagnie de Don Cherry Charlie Haden et Billy Higgins . Nous revisiterons ce monument dans l’ ordre original du disque. Le saxophoniste texan a laissé, dans tout ce qu’il nous a offert, un nombre considérable d’interstices, de fenêtres ouvertes, sa musique est une naissance, elle nous invite vers d’autres territoires, c’est par là qu’il faudra creuser… Il y a une solide part d’inconscience à se lancer dans une telle entreprise, mais l’inconscience n’est elle pas au coeur du projet de tout artiste ? Nous avions collaboré avec Laurent Courthaliac , le brillant "maître harmoniste" sur 50/50, puis sur l’album Pédron/Rubalcaba. Il est ici encore l’homme de la situation, nous en sommes convaincus. Mais l’intéressé s’interroge; jouer Ornette avec un piano, lui apposer des harmonies c’est une folie! Il n’y aura qu’une issue: le compagnonnage et le travail. Nous nous mettons à l’oeuvre, chacun à son poste. Je propose des scénarios pour chacun des six titres de l’album, Courthaliac fait jaillir de son piano de nouvelles essences, Pedron, s’y frotte et réagit, il faut que les choses résonnent … Durant cette période, chacun replonge à sa façon dans la musique d’Ornette, de mon côté je fais des recherches, réécoute les albums, échange avec ceux qui l’on côtoyé. Nous tentons, en vain, d’en savoir plus, de percer les secrets d’un musicien dont les mystères semblent

s’ épaissir plus encore lorsqu’on les approche. Au fil des mois, la structure pourtant se dessine. Chaque titre sera comme un jeu de piste, une boîte à surprises. Toute la thématique d’Ornette est là, mais elle est réordonnée, son architecture est nouvelle, comme si l’on avait, sur un coup de folie, reconstruit un édifice avec les matériaux d’origine… Ici un solo de Don Cherry, là une improvisation d’Ornette sont rejoués, harmonisés, déconstruits. Ailleurs, on commence par la fin et on avance à rebours. Vient ensuite l’ heure du collectif, nous nous retrouvons, quatre jours durant ,dans un théâtre à l’ italienne, à Saint Brieuc .Le répertoire, ardu, y est consciencieusement étudié puis discuté, malaxé et sculpté par un groupe qui n’ a de cesse d’aller plus loin, et dont la force de proposition est intarissable. Le son de l’ album, capté et mixé en temps réel quelques semaines plus tard par Philippe Gaillot, à Pompignan (Tarn )reflète cet esprit d’ aventure, la célébration du moment et l’ urgence créative. Le groupe est disposé en cercle, dans la même pièce, sans casque ni amplification. Si un instrument se trouve soudain moins clairement audible parce que "voilé" par l’ énergie collective, c’est un effet naturel de la musique et ces aléas sont accueillis comme autant de vecteurs d’expression, partie prenante d’un expression musicale globale. "Shape Of Jazz To Come " ( Something Else ) mêle le souffle de l’histoire et des secrets anciens, le vent de l’instant et dessine les contours d’un jazz toujours à venir, pour ceux qui le joue et ceux qui l ‘écoute.

Petit guide d ‘écoute

Dès l’ouverture, Lonely Woman nous conduit vers d’autres mondes, un univers tout en nuances qui révèle la mélodie du saxophoniste texan parée de couleurs harmoniques sophistiquées et inédites. Le solo de saxophone s’articule sur le fascinant canevas harmonique qui sous tend la seconde partie du thème. Pierrick Pédron prend tous les risques, développant un lyrisme angulaire, devenu l’ une de ses signatures. Le groupe trouve entre soutien et provocation un équilibre remarquable.

Carl-Henri Morisset commente la reprise du thème par une série de phrases fulgurantes.Le titre se ferme sur un accord dont la tension rivalise avec un abandon conclusif.

Eventually Cette relecture, ici découpé en brèves sections qui offrent autant de développements, est conçue comme une suite. C ‘est aussi un dialogue animé entre le pianiste et le reste de l’orchestre; provocations, jeu de cache cache, accords et désaccords se succèdent comme autant de surprises. L’introduction offre une relecture étonnante d’un fragment de la mélodie originale, mis en boucle, qui évoque autant la musique répétitive que les couleurs du folklore irlandais, toile de fond d’un solo de batterie. Carl-Henri Morisset joue ici le rôle d’un perturbateur, qui tente obstinément de conduire le groupe dans les rues de Harlem, à l’aube des années 20, époque du piano stride. Une autre phrase du thème va plus tard nous conduire sur un ostinato, tremplin pour une improvisation fulgurante du pianiste, offrant un zapping incessant d’un monde à un autre. A son terme, un nouveau chapitre s’ouvre et c’est encore la stupeur qui nous saisit à travers un impressionnant morceau de bravoure : le solo original d’Ornette Coleman interprété à l’unisson par le saxophone et le piano.

Peace L’entame de ce titre installe une atmosphère nimbée de mystère et de lenteur qui offre à l’auditeur le temps d’explorer un univers harmonique étrange et pénétrant. Le tempo fluctuant évoque comme une danse étrange, désarticulée.Thomas Bramerie signe un solo profond, d’une bouleversante honnêteté , s’ensuit une prise de parole de Carl-Henri Morisset dont on réalise à l’apparition du premier accord (4’27 ) qu’il tissait une toile complexe avec sa seule main droite. A son terme, l’harmonie s’éclaircit brutalement pour constituer la base d’un solo épique signé par Pierrick Pédron. La coda met en valeur le sens mélodique d ‘Elie Martin-Charrière.

Focus on Sanity est un conçu comme un patchwork, les courtes sections du thème, nourries d’une harmonisation du solo du

trompettiste Don Cherry, sont ainsi redistribuées dans un harmonieux désordre, faisant de cette relecture une suite "à la Duke Ellington", l’ alto de Pédron évoquant lors de l ‘exposé du thème le blues de Johnny Hodges. C’ est bien le blues en effet qui est la trame de ce titre, un blues étrange, comme une "sorte de bleu ". Les sections s’enchaînent créant une narration toujours surprenante. La coda ( 5’20 )nous donne à redécouvrir l’époustouflant solo original de Don Cherry, passé au prisme d’un groupe dont l’ancrage dans l’histoire du jazz, ses racines, son présent et son futur est incontestable. Cohésion, swing, virtuosité, jeux rythmiques, tout ici a le naturel d’un groupe qui se comprend sans se parler.

Congeniality est introduit par un solo de contrebasse.L’exposé du thème nous ramène aux sources du gospel, un des éléments fondateurs de la musique d’Ornette Coleman. On se trouve à nouveau perdu dans un labyrinthe où tout semble possible. Sitôt habitué à une couleur, sa nuance change pour nous conduire ailleurs, de l’entêtant ostinato du solo de saxophone au changement de métrique, et à la clave infernale du solo de piano ( 3’34 )que Carl Henri Morisset maintient- folle indépendance- durant la quasi totalité d’un discours qui s’achève dans un chaos jouissif.

Chronology Pour ce titre, il était convenu de ne pas prévoir d’arrangement à proprement dit, de chercher ensemble une façon de le dire sans l’ écrire. C ‘est le swing qui va ici naturellement s’imposer, un des éléments essentiels -et peu évoqué - de la musique d’Ornette Coleman. Le thème, interprété "rubato" sur un tempo rapide apparaît au terme d’un sidérant solo de piano. Pédron prend le relais et laisse l’auditeur stupéfait après une improvisation tellurique et inspirée, chant d’amour à la liberté .