Pat Martino
Lament
Pat Martino (elg) / Lament 13-17 février 1976 Pat Martino/ Gil Goldstein “We’ll Be Together Again” (Savoy Jazz, origine Muse) Dès l’exposé de Lament, le chef d’oeuvre de J.J Johnson, Pat Martino établit un précieux équilibre entre la mélodie et les phrases improvisées dont il l’entoure sans jamais la dénaturer. Il mêle avec maestria les effets de surprises et un sens de l’à-propos rappelant la miraculeuse fluidité rythmique de Charlie Parker sur des ballades comme Embraceable You ou Laura. Martino ne s’oblige jamais au calme ni au silence. Par des reliefs insensés de phrases rapides doublant le tempo, il suscite des émotions contrastées propres à un répertoire plus enlevé, rappelant, comme le faisait notamment John Coltrane, que l’art de la ballade n’implique en rien une attitude contrainte de la part de l’improvisateur. Outre sa technique sans limite, sa gestion du contexte harmonique est magnifiée par sa sonorité si singulière, installant immédiatement un climat de mystère et de profondeur irrésistible. Alors qu’à 0’46, le guitariste aborde par une fulgurance en double croches le virage harmonique que dessine à cet endroit la suite d’accords, à peine dix secondes plus tard on retrouve le thème intact. Il renouvelle le procédé à de nombreuses reprises au fil de ces cinq minutes d’une intensité remarquable. Dans les passages en doubles croches, son accentuation confère à chaque note une durée et un placement particuliers. Il en résulte cet art du rebond dont Martino est l’un des grands maîtres.
La construction du chorus improvisé qui suit cet exposé (2’36) fait mentir l’adage selon lequel le soliste devrait partir d’un discours économe pour gagner en prolixité. Dès la troisième mesure (2’45), Martino lance un long trait rapide, et pourtant jamais il ne perdra de vue la mélodie qui hante tout du long son improvisation. A 3’ 44, il nous offre une échappée renversante, dix secondes d’ivresse totale suivies, comme souvent chez Martino, par de bouleversants moments d’hésitation, prélude à d’autres chemins escarpés, à d’autres surprises inattendues. Tout du long, Gil Goldstein assume sa position d’homme de l‘ombre avec un sens bouleversant de l’empathie, le choix de ses accords, leur fréquence amenant son partenaire vers des cimes rarement fréquentées. DY