Jim Hall
« J’aime l’instant »
Vous souvenez-vous de ce qui a déclenché votre vocation de musicien ?
Mon oncle (pour qui j’ai composé Uncle Ed) chantait et jouait de la guitare ; il buvait un peu trop et était toujours entouré de jolies femmes : cela m’a séduit. Ma mère m’a acheté une guitare — j’avais neuf ans. Quatre ans plus tard, je découvrais Charlie Christian avec Benny Goodman. Le morceau s’appelait Grand Slam. Et c’est ainsi que nous avons appelé le groupe qui figure sur mon prochain disque, avec Joe Lovano, George Mraz et Lewis Nash.
Quels autres guitaristes, à cette époque, vous ont marqué ?
Django Reinhardt, qui reste une grande source d’inspiration, Oscar Moore (avec Nat King Cole), Freddie Green. Mais très vite j’ai été attiré par d’autres instrumentistes comme Art Tatum, Lester Young, Coleman Hawkins, Charlie Parker…
Soit une majorité de saxophonistes au jeu particulièrement lyrique. Avez-vous transcrit leurs solos, joué avec leurs disques pendant vos années d’apprentissage ?
J’ai plutôt essayé de m’imprégner de leur esprit. J’ai travaillé un chorus de Lester et celui de Charlie Christian sur Grand Slam.
Les avez-vous encore en mémoire ?
Absolument, phénomène étrange quand on pense que je ne me souviens plus de mon numéro de chambre d’hôtel pour ce soir.
La guitare est souvent associée à une image de virtuosité, voire de compétition. Il semble que vous n’ayez jamais été concerné par cet aspect…
Sur le plan technique, c’est pour moi un instrument difficile. Côtoyant Jimmy Raney, Tal Farlow, Wes Montgomery, j’ai vite compris que, quelle que soit mon application, je n’atteindrais jamais un tel degré de virtuosité.
Assez jeune, vous avez cherché à être autre chose qu’un « soliste », à construire une musique basée sur un son plus global…
Quand j’ai entendu Miles, il y a eu une sorte de déclic : il utilisait l’espace entre les notes de façon si élégante. Ben Webster aussi. Lester Young m’ont entraîné dans d’autres directions. Cela fait partie de ma nature profonde : je suis passionné par la composition, mais aussi par l’échange, l’interaction.
L’écoute, l’interaction : c’est là que se trouve pour vous la part mystérieuse de la musique ?
Absolument, cela ne se produit pas toujours, mais c’est cette quête qui m’intéresse. C’est pourquoi j’aime jouer avec le bassiste Scott Colley ; il réagit instantanément à toutes les propositions musicales. Je pense tout à coup à Bill Evans, qui avait les deux : une incroyable virtuosité et un réel sens des couleurs. Il est l’un des rares musiciens à avoir réuni ces qualités à un tel niveau.
Qu’écoutez-vous aujourd’hui ?
Peu de jazz. Bartók (les quatuors à cordes), George Crumb et mon ami compositeur Don Ellis… En fait, je passe beaucoup de temps à regarder des tableaux. Je m’intéresse à l’architecture, en particulier celle des ponts, leur forme, leur construction…
Travaillez-vous toujours l’instrument ?
Oui, ça m’est indispensable — comme un athlète, je dois me maintenir en condition.