← Words about musicDaniel Yvinec
Listening · Solo

Jaco Pastorius

Continuum

Original French text — Daniel Yvinec.

Jaco Pastorius (elb) / Continuum Automne 1975 “Jaco Pastorius” (Epic) Ce qui frappe dans le solo de Continuum, c’est à quel point il est lové dans le creux de la composition elle-même, et en déterminer le véritable démarrage exige une attention particulière. Jaco s’exprime sur une basse fretless, même si – tant son toucher est personnel – il a sensiblement le même son sur une basse frettée comme c’est le cas notamment sur le fameux Come on Come Over. À l’entame de son solo, Pastorius s’exprime dans un (s’en tient au ?) contexte modal. Il phrase sobrement, faisant entendre sur des valeurs longues, le timbre ensorcelant et inhabituel de l’instrument ici renforcé par une manipulation de studio qui témoigne d’une vision artistique hors norme. Cherchant à simuler le timbre de deux chanteurs à l’unisson, il va en effet mémoriser chaque inflection de son interprétation et ré-enregistrer l’intégralité de sa partie de basse à l’identique sans avoir l’original pour témoin. Le résultat, un doublage parfait, est si stupéfiant qu’il en fut lui-même surpris. À 1’59, il annonce une essentielle modulation par une phase en doubles croches, incisive et surprenante, comme s’il nous tirait d’un rêve éveillé. A partir de 2’09, le voici qui, rendant hommage à Wes Montgomery, phrase en doublant à l’octave (une prouesse technique en particulier sur un instrument fretless). À 2 ’21, il développe des motifs issus de la gamme pentatonique fréquemment employée dans le blues mais aussi par John Coltrane dans un même contexte modal. Quoique stable, souligné essentiellement par le batteur Lenny White, le tempo donne une impression de rubato, comme si le temps s’étirait au gré des méandres mélodiques. La sensation de flottement d’où résulte l’atmosphère insolite du morceau est accentuée par le déplacement des appuis rythmiques flottant autour du temps, un effet qui ira crescendo à partir de 2 ’44 pour culminer vers 3’10 et se conclure par une double note tellurique, saturée et libératrice. Aussitôt (3’12), Pastorius nous ré-installe dans le tempo par une série de doubles croches accentuées avec maestria. Il reprendra le thème à son milieu (le pont) à 3’38, concluant ce voyage quasi-métaphysique par des variations inspirées à travers des mondes étranges connus de lui seul. DY