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Steely Dan

Gaucho

Selected text recovered from the original French manuscript — Daniel Yvinec. Full editorial pass to follow.

J’ suis Snob — ma découverte de Steely Dan

1980, je suis jeune normalien — de la petite école — payé pour apprendre (peu), sortir chaque nuit, jouer de la basse et acquérir des disques ésotériques… Eric Bouhanna, excellent camarade, m’offre généreusement Gaucho de Steely Dan. La pochette ne m’attire guère. Eric m’a vanté les mérites de cette pop originale et sophistiquée au son immaculé, interprétée par les meilleurs musiciens de studio du moment. Je suis alors plongé dans l’école de Vienne : Lulu, Moïse et Aaron d’Alban Berg et le Pierrot Lunaire de Schönberg se partagent ma platine.

Lorsque j’écoute Gaucho, je subis un choc esthétique de taille : j’y perçois une musique lisse, transparente et vide, qui semble conçue pour les audiophiles.

J’ai pris, depuis l’adolescence, l’habitude de considérer les premières impressions d’écoute avec une certaine distance. Lorsque j’ai découvert Coltrane avec First Meditations, je n’y comprenais rien mais je sentais que c’était bien, important. Beaucoup des musiques qui m’ont guidé par la suite ne se sont pas offertes sans difficultés.

Concernant Steely Dan, le problème était tout autre, et presque inverse. Familier des labyrinthes, ami des musiques foisonnantes, complexes et imposantes, je ne percevais là que bluettes superficielles, bien trop lisibles. J’ai pris mon temps. Un soir, bien plus tard, je m’y suis remis en tentant d’écouter les choses sous un autre angle, faisant fi de mes a priori. Le déclic s’est produit d’une façon un peu inexplicable : j’ai tout à coup saisi la nature de ce cocktail étrange et bien plus sulfureux que je ne le pensais, la sophistication des harmonies, l’arrivée imprévisible d’accords aux couleurs rares dans un tel contexte. J’ai entraperçu les multiples strates et l’architecture de cette musique à la trompeuse simplicité. Ce moment m’a enseigné que notre façon d’appréhender les choses n’est jamais définitive, qu’il y a un moment pour tout, qu’aimer peut parfois s’apprendre, et que nos sens sont voilés par nos certitudes.

Steely Dan est ainsi devenu une boussole définitive. Donald Fagen, avec qui j’aurai l’occasion de travailler des années plus tard, est doté d’une perception quasi surnaturelle du rythme et du groove. Pour Gaucho, l’ingénieur Roger Nichols conçoit « Wendel », un séquenceur de percussion utilisant le sampling, qui contribuera largement au son si particulier de l’album. Les parties de batterie sont retouchées et retravaillées afin que leur placement rythmique corresponde à ce que Fagen a en tête : une pratique alors nouvelle qui deviendra plus tard la norme.

Gaucho relève d’une quête complexe, minutieuse, qui ne néglige aucun détail. Les instrumentistes — un véritable who’s who de la vie musicale de l’époque — sont enregistrés le plus souvent un par un, portant à son maximum la technique du re-recording. L’album est l’aboutissement d’une forme d’idéal esthétique : précision rythmique affolante, enchevêtrement sidérant des sonorités, groove au cordeau, paroles complexes et énigmatiques. Chaque titre a été éprouvé, peaufiné, retouché jusqu’au moindre détail. Il dessine un rapport inédit à l’émotion, opaque, distant, faisant l’éloge d’une certaine froideur — une créature unique qui distille une sorte de blues ultra-moderne et préfigure nombre des méthodes de production encore pratiquées aujourd’hui.