← Words about musicDaniel Yvinec
From the producer’s desk

Clovis Nicolas

Autoportrait

Daniel Yvinec

Clovis Nicolas Autoportrait

Contrebasse solo …Le mythe de Sisyphe sans doute. Cet instrument que lʼ on promène, comme l ‘autre son rocher, lourd, encombrant , et que lʼon peine, cʼest injuste, à distinguer parfois … Clovis Nicolas sait ce que signifie monter la pente, la descendre, puis sans cesse renouveler l ‘exercice. il est un Sisyphe heureux. La contrebasse est lʼoutil des patients, de ceux qui ne cherchent pas la lumière, ceux qui prennent le pouls du temps.

Pour un directeur artistique, produire un album de contrebasse solo relève de l ‘exercice dʼéquilibriste . Le premier mot qui me vint à l ‘esprit au départ de ce projet fut « lʼennui. » Comment l ‘éviter ? comment construire un album profond, au coeur de l ‘histoire et des désirs de Clovis, tout en sʼadressant à lʼ Autre, celui qui écoute. Les premiers mots de nos nombreux échanges( qui ont duré pas moins de six mois ) furent diversité et cohérence . Cohérence de lʼautoportrait, qui, dans le même temps doit contenir son lot de contradictions. Et diversité dans la narration. Narration de l ‘album; un début, une fin, des développement , des surprises , un choix de répertoire. Mais plus encore, une narration au choeur de chaque pièce. Comme des portes qui sʼouvrent , des chemins qui se dessinent , des espaces dissimulés quʼon ne découvrira, étonné, quʼaprès plusieurs écoutes. Cet album est profond et sans concession, il sʼoffrira à qui voudra bien prendre le temps dʼen explorer les recoins . Patience et longueur de temps, une fois encore. Chaque pièce ici a fait l ‘objet dʼun travail en profondeur et dʼéchanges minutieux autour de lʼécriture, la forme, les dynamiques, les modes de jeu , les reliefs . Atteint de kinesthésie, Clovis voit la musique en couleurs, cette étrange altération des sens aussi aura été un guide. Jean Sebastien Bach est probablement le point de repère ultime pour le contrebassiste, lʼenvoutement que procurent ses lignes mélodiques, son sens inégalé du développement, du contrepoint, de la forme et la dimension quasi céleste de son inspiration ,les mystères infinis qui nimbent sa musique . C ‘est donc naturellement que ce disque sʼouvre sur After Bach ,inspiré dʼune cadence harmonique présente dans une de ses suites pour violoncelle . Le cantor de Leipzig savait comme personne développer ses idées sans jamais tomber dans l ‘ennui, il est le maître de la variation . Cet album lui doit beaucoup. Bach et le bebop ,deux mondes voisins qui font le pain quotidien de Clovis… C ‘est sans aucun doute cette dévotion sans faille à la musique dessinée par

Charlie Parker , Dizzy et les autres qui aura amené le contrebassiste à battre quotidiennement le pavé de la ville qui ne dort jamais depuis maintenant CENT(? ) années . Il en a parcouru, contrebasse à l ‘épaule, chaque recoin et peu à peu aura su trouver sa place parmi les meilleurs, les anciens comme ceux qui aujourdʼhui défrichent de nouveaux territoires. On mesure le nombre de miles parcourus à la simple écoute de Hot House. Clovis Nicolas est entré en musique comme on entre dans les ordres , avec une dévotion sans faille, faisant de son art la première des priorités. Lorsquʼon écoute Lady Bass , on saisit avec force et profondeur la condition du bassiste, son abnégation mais aussi sa soif infinie de savoir, son rapport de funambule entre fonction et invention, ainsi que l ‘ont éprouvé Paul Chambers, Oscar Pettiford et le maître de Clovis, Ron Carter, son professeur à la Juilliard. Clovis a beaucoup travaillé les solos des saxophonistes et trompettistes cherchant très probablement à puiser là un language qui échappe à l ‘ergonomie de son instrument. Ce que nous racontait en 1939 Coleman Hawkins sur Body and soul, son cantique des cantiques, c ‘est l ‘histoire du Jazz. C ‘est ce flambeau que le contrebassiste saisit au vol en reprenant note pour note un chef d ‘oeuvre qui se tient seul , sans section rythmique , tant en est solide son architecture. C ‘est le même désir dʼavancer , dʼexplorer quel quʼen soit le prix, qui lʼ amènera à explorer, à travers Line Up, le monde de Lennie Tristano et dʼadapter à la contrebasse sa fameuse démarcation de « All Of Me ». Un travail qui lui vaudra quelques semaines de bataille dans son appartement de Harlem, tandis que la touffeur de l ‘été donnait à l ‘exercice une dimension dʼépreuve olympique . Jubilate Deo mérite quʼon en raconte la genèse.Durant une leçon de composition , le musicien se voit sommé dʼécrire en moins dʼune heure un choral sur le texte latin de Jubilate Deo. Lʼinspiration vient instantanément, comme si les notes en étaient dictées à son insu. La version pour piano qui suit son interprétation est la première lecture de la pièce, enregistrée sur un téléphone. La composition est une des autres obsessions de Clovis Nicolas. Chaque jour, il sʼassied au piano , explore Bach toujours et encore mais aussi, avec patience, les quatuors de Beethoven. Chloe, Thonʼs Tea , Four Steps et Jubilate Deo sont nés dans le creux de ces Everest. Au cours de l ‘album , on croisera aussi des moments dʼimprovisation libres (Free )élaborés dans l ‘instant , comme un rêve éveillé . Et puis il y a , toujours et partout, le blues dont jamais on ne se lasse, un rendez-vous quotidien pour le contrebassiste. Un thème,Another Rendez- vous, devenu comme un standard, qui développe ici un langage basé sur la figure rythmique du triolet, l ‘essence même du swing . Lorsque Clovis joue des ballades, on le devine fredonnant les paroles , il les a en mémoire ou sous les yeux, indispensable guide qui lui donne le sens de l ‘Histoire et lui indique là où lui-même la prolongera. On perçoit ces histoires qui se croisent à l ‘écoute de Everything happens to me et de Solitude , où la silhouette de Billie Holiday plane et nous accompagne tout au long de l

‘interprétation du contrebassiste. Cet album est lʼautoportrait dʼun artiste profond et sincère, entièrement dédié à son art, une succession de vignettes qui malgré leur diversité dessinent un homme cohérent, centré, exigeant et complexe, déterminé à grandir chaque jour.