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Essay · Jazz Magazine

Les hommes
de l’ombre

Six bassistes

Original French text — Daniel Yvinec.

Loin des modes, des projecteurs et des soli époustouflants, le bassiste se tient dans l’ombre, il tisse les canevas sur lesquels évoluent ceux qui dansent dans la lumière. Jean-Sébastien Bach, Gerry Mulligan, Paul Mc Cartney, Sting, pour ne citer qu’eux, l’ont montré plus souvent qu’à leur tour: basse plus mélodie, tout est là, le reste n’est que décor. La beauté du rôle du bassiste est qu’il est souvent seul à connaître l’importance de sa (pro)position, il peut en nourrir une certaine frustration, mais le vrai homme de l’ombre aime la fraîcheur qu’elle lui procure, il est la partie d’un tout qui l’intéresse bien plus que lui même. Parmi ces hérauts de la discrétion, certains ont trouvé une place toute particulière qui sublime le fonctionnel pour se nicher dans l’espace mystérieux ou créativité et sens du propos global se tiennent la main, miracle d’équilibre. On se demandera après tout cela pourquoi tant de bassistes deviennent producteurs… (Bill Laswell, Larry Klein, Marcus Miller, Don Was, Steve Rodby…) Voici le portrait subjectif de six d’entre eux.

James Jamerson

Au carrefour de la basse électrique, il en est le centre de tri, le poste d’aiguillage, il a tout inventé. Le nom du bassiste de la Motown (il y en eut d’autres) est resté longtemps inconnu, dans l’ombre de Marvin Gaye, Stevie Wonder, Smokey Robinson, Diana Ross… On le connait pour ses définitives arabesques sur What’s Going On, pour les anecdotes qui contribuent à la légende, les lignes de basse enregistrées allongé, le jeu à un doigt (main droite) pour une émission des notes toujours plus harmonieuse, les cordes qu’il ne changeait jamais (« the dirt keeps the funk », « La saleté retient le funk »)… L’amour du jazz et de ses lignes de basses – il était également contrebassiste – à la fois complexes et fonctionnelles (walking bass) a donné au jeu de Jamerson une richesse totalement inédite dans la musique populaire de l’époque. On sort alors avec difficulté de l’axe tonique /quinte, pôles absolus de la rassurante stabilité harmonique. Jamerson mixe un sens inouï de la syncope rythmique et un flair mélodique hors-norme, n’hésitant pas à saupoudrer le tout de fulgurants chromatismes, qu’il utilisa comme peu d’autres avant et après lui. Le champ esthétique de ses fils spirituels (84% des bassistes post-sixties) donne une idée de la richesse de sa proposition musicale. Il est sans nul doute le chef de gare de la Bass Station, et probablement le plus important bassiste électrique de la jeune histoire de l’instrument.

Anthony Jackson

Un personnage très complexe, un gars pas comme les autres, on imagine ses dévorantes passions (Olivier Messiaen, Igor Stravinsky, Charles Ives et Paul Hindemith) le laisser parfois sur la touche durant les small talk des tournées… Cet homme fascinant et solitaire, pour le moins impressionnant, en sait autant sur l’histoire de la seconde guerre mondiale, l’aéronautique, l’informatique et la lutherie. Son niveau d’exigence et un perfectionnisme quasi maladif qui lui coûtent parfois très cher. Malgré une ahurissante capacité à donner le meilleur dès la première lecture, il revient, en studio, sans cesse sur le métier, refaisant une prise après l’autre pour reprendre des détails qu’il est parfois le seul à entendre, une quête guère compatible avec l’efficacité qu’impose aujourd’hui l’économie de l’industrie. Inventeur de la basse six-cordes, Anthony Jackson est un homme d’un autre temps, un chevalier. Lui qui a connu l’époque où l’on pouvait passer plusieurs mois en studio peine à s’adapter aux vicissitudes du business, ses modèles sont Pablo Casals, Andrés Segovia, et il aime à penser que la guitare basse – il insiste sur cette filiation – trouvera un jour ses lettres de noblesse en tant qu’instrument classique. Ce musicien hors pair nous a offert d’effarantes partitions, son sens inné de la réharmonisation spontanée etun rapport unique au tempo en font un des stylistes les plus originaux depuis la révolution Pastorius.

Will Lee

Will Lee est un cas, peut -être le plus enregistré de tous – il fait également des chœurs et des voix de speaker pour la publicité. “Uncle Lee” est un peu l’anti Jackson, toujours à l’aise, sympathique, beau gosse, le Dorian Gray de la quatre-cordes, né en septembre 1952, aime la vie et son groove est si souple qu’il fait la paire avec une multitude de batteurs. Il est le bassiste le plus connu du public américain qui l’a vu trente-trois années durant officier dans l’orchestre du David Letterman Show, véritable institution de l’American Entertainment. Une passion dévorante pour les Beatles (il a joué avec trois d’entre eux) l’a amené à la basse (le fameux passage des Beatles au Ed Sullivan Show du 9 février 1964, grand trauma de l’Amérique musicienne) et il a depuis monté un cover band ironiquement nommé “The Fab Faux”. Formé au jazz par son père Bill dès le plus jeune âge, sa mémoire, son oreille phénoménale et une capacité rare à se saisir du contexte pour en tirer le meilleur font de Will Lee un des First Call bass player depuis plusieurs décennies.

Stevie Wonder

Difficile de parler de basse sans évoquer les inoubliables fondations des chansons de Stevie Wonder. Ce fascinant alchimiste transforme tout ce qu’il touche en diamant brut: un groove de batterie que lui seul saura offrir de cette manière, une diabolique rythmique de Clavinet, quelques touches de synthétiseurs, des chœurs né dans le laboratoire des anges, l’enfant prodige, jongleur mélodique, excelle dans cette façon unique qu’il a d’interpréter une pulsation, libre des carcans de la technologie et utilisant celle-ci, tout particulièrement dans les années 1970, pour le meilleur.

Ses lignes de basses jouées au synthétiseur sont des chefs-d’œuvre de composition, on commencera par Golden Lady pour enchaîner sur Boogie On Reggae Woman, deux solides plats de résistance, et on mesurera une fois encore l’influence de James Jamerson, auquel Wonder rend un vibrant hommage: « Cet homme a rendu une partie de mon existence visuelle. »

Pino Palladino

Paul Young, Tears For Fears, Simon And Garfunkel, The Who, D’Angelo, David Gilmour, Adele, Eric Clapton, Jeff Beck, Erykah Badu, B.B. King, Nine Inch Nails, liste non exhaustive… Ce Gallois, tout juste soixante piges au compteur, a lui aussi changé la face de la basse. Pour Palladino, il y a eu un avant et un après D’Angelo. De son propre aveux, lors des interminables séances du chef-d’œuvre “Voodoo” (2000), il avait du mal à comprendre où l’artiste voulait en venir, l’idée étant de laisser Ahmir Thomson (le batteur de The Roots) jouer droit sur le tempo et de jouer la basse exagérément en retard, pour créer une sorte de danse troublante, moite et sexy, directement inspirée des programmations hip-hop du producteur et beatmaker J Dilla (ou Jay Dee). La recette fait mouche et le tout est réalisé avec un brio qui fait encore référence aujourd’hui. On connait l’intelligence mélodique de Palladino à travers les lignes de basses qu’il avait offertes à Paul Young et qui ont sont devenues une référence pour ses pairs. Ce son fretless fait de notes longues souvent enrichie d’une pédale d’octave, aurait très probablement des difficultés à trouver sa place dans la musique d’aujourd’hui, une affaire de mode sans doute. Palladino l’a compris, et la rencontre avec D’Angelo lui a permis de résoudre le problème de façon quasi instantanée. Un son plus sec, plus bref, très présent mais tapi dans l’ombre, comme un danger, une manière tout à fait singulière de faire sentir la pulsation font de lui un styliste à part qui allie groove et finesse avec une élégance toute féline.

Tim Lefebvre

Tim Lefebvre, étudiant en sciences politique et en économie, est un des bassistes les plus influents des dix dernières années, il a grandi sans jamais choisir son camp entre une sorte de jazz/groove créatif (Uri Caine, Dave Binney, Wayne Krantz…) et la noble mission de mettre en valeur les autres dans un contexte plus formel (Toto, Tedeschi & Trucks, Sting, Donald Fagen…). Aux grandes heures de la drum& bass, on voyait son immense silhouette dans les clubs new-yorkais improviser avec Boomish, épatant duo avec Zach Danziger (batterie), des sets furieux et ininterrompus d’une bonne heure où le tempo ne descendait guère en dessous de 170 BPM, et où notre collection de t-shirt n’en sortait pas grandie… Cette passion pour les musiques électroniques, mais aussi pour le rock le plus créatif lui a permis de développer un son très singulier, savant dosage de nombreuses pédales d’effets, parfaitement maîtrisées lui permettant de s’approcher des sons telluriques des synthétiseurs en conservant l’amplitude dynamique de la basse. La synthèse parfaite des deux pôles de sa carrière, il la vivra avec David Bowie (pour l’album “Blackstar”) où il pourra, en toute liberté, servir les chansons à un niveau créatif totalement à la hauteur du projet.