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La musique, l’infini
Bien que j’aie dépassé la soixantaine lorsque j’écris ces lignes, tout, dans ma vie, me semble de l’ordre d’un commencement. Ma relation aux autres, à ma famille, à mes amis, dans ce qu’elle a d’évolutif ; la manière que j’ai moi-même de tenter de me diriger vers ce qui m’élève ; la tentative d’identifier les freins qui peuvent se mettre en place et contraindre ce mouvement.
Tout, dans la musique, est de l’ordre de l’infini : son apprentissage, la connaissance que l’on en a, sa compréhension. Qui peut prétendre avoir trouvé la clé de l’émotion schubertienne ou des architectures célestes de Bach ? Qui peut prétendre avoir épuisé les possibilités de l’improvisation ?
La plus routinière des existences est pourtant une improvisation sans fin. Chaque pas, chaque parole prononcée, chaque mouvement effectué est virtuellement imprévisible. Quand bien même nous souhaiterions nous prolonger dans un océan d’habitudes, jamais nous ne le pourrions : nous devons faire face au réel, dont nous ne déterminons pas toutes les données, loin de là.
La pratique de la musique m’est précieuse parce qu’elle accélère cette sensation d’infini. Ainsi ai-je, chaque jour, la sensation d’un commencement. Si cet état pourrait perturber certains, c’est pour moi une source de bonheur inépuisable. Je me sens chaque jour reconnaissant d’éprouver cette sensation de nouveauté et de recommencement.
Quoi de plus stimulant que de rejoindre un lieu de travail sans avoir aucune idée de la manière dont les choses vont se produire, de la façon dont la matière — sonore, humaine — va réagir ? Les facteurs en sont si multiples que chercher à les prédire serait vain. Bien entendu, une solide préparation, une expérience et une intuition aiguisée sont de précieux outils ; pourtant, l’essence de ce qui va advenir nous demeure inconnue.
Ce facteur entretient chez l’artiste un état d’enfance indispensable à la dimension intuitive de son expression. Lorsque nous nous retrouvons en studio pour élaborer un projet discographique, l’énergie collective est la plupart du temps extrêmement positive : chacun a conscience de vivre un moment unique et précieux, de bâtir un édifice collectivement, dont la nature et la réalité nous sont encore inconnues.
Ce projet commun crée entre ses différents acteurs un sens de la solidarité souvent bien au-delà de ce que nous offre le réel. Il pose, j’aime à le croire, les bases d’un monde où l’idée de construire ensemble, quelles que soient nos différences, est le seul guide. La musique définit ainsi une direction qui nous permet de regarder au-delà de nous-mêmes, dans la construction d’un monde à venir.