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Improviser
Lorsque nous parlons, nous improvisons. Les mots s’ordonnent sans que le processus en soit réellement conscient. Ce qui nous donne cette aisance et ce privilège est la maîtrise que nous avons peu à peu acquise des mots et de leur agencement — syntaxe, grammaire, conjugaison.
Il en va de même pour le jazz.
La mythique liberté qu’on attribue volontiers aux musiciens de jazz a un prix. Elle présuppose une connaissance approfondie d’un vocabulaire, et de fait, de l’histoire d’un art plus que centenaire, lui-même nourri des siècles de musique qui le précèdent.
Ce qui rend extrêmement complexe et exigeant l’apprentissage du jazz, c’est l’oscillation permanente entre conscience et lâcher prise. Pour lâcher prise, il faut bien qu’il y ait une prise. Cet ancrage, c’est l’apprentissage.
Sans entrer dans une explication trop rébarbative, la maîtrise de l’improvisation dans le jazz nécessite l’étude d’un vocabulaire développé par ceux qui nous ont précédés. Ainsi, on entendra souvent ses praticiens faire référence à Bach, Chopin, Ravel, Debussy.
Improviser, c’est comprendre le lien entre la mélodie et l’harmonie, étudier la nature des accords qui servent de trame pour explorer de nouveaux chemins.
Mais il est également possible d’improviser de façon totalement libre — comme une composition instantanée. Cette tradition, qui fut celle de Bach, Beethoven ou Liszt, n’a guère perduré que chez les organistes.
L’improvisation nécessite donc la maîtrise d’un réservoir de pratiques.
On associe souvent à tort la notion de lâcher prise au free jazz. Pourtant, ses figures majeures — Coltrane, Coleman, Shepp — possédaient une connaissance profonde du blues et du bebop. S’ils s’en éloignaient, leur histoire demeurait inscrite dans chaque note.
Plus on en sait, plus on est tenté de se jeter du haut de la falaise. Mais lorsqu’on le fait, c’est le même corps qui chute, fait de la même chair, des mêmes organes. On s’abandonne toujours avec ses bagages.
Cette quête peut susciter le vertige. Elle garantit pourtant un remède contre la certitude et l’ennui.
Plus nous possédons d’informations, plus nous avons d’options. Plus les chemins s’ouvrent.
Lorsque Keith Jarrett donne des concerts entièrement improvisés, il décrit une expérience qui échappe à son contrôle. Il entre sur scène sans plan. À la fin, il se souvient à peine de ce qui s’est passé.
Cette liberté n’est pas un miracle. Elle est le fruit d’une vie de travail, d’écoute, d’expérience.
On n’apprend pas pour oublier.
On apprend pour pouvoir ne plus penser.