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Ne pas user les chefs-d’œuvre
Dans une interview de Brian Eno pour Actuel, j’ai découvert l’immense Jon Hassell, un musicien qui allait guider une partie de mon existence. Eno parlait de lui comme d’un sauveur, dont la musique, dans Vernal Equinox (1978), allait rendre son existence, alors troublée, plus supportable. Convaincu par ce discours prosélyte, je me procure aussitôt l’album. Depuis, il ne m’a plus quitté et pourtant je l’écoute rarement, de peur d’en rompre le charme.
À l’inverse de beaucoup de mes amis, j’éprouve le besoin de me protéger de l’usure de la musique que je chéris. Peut-être n’est-elle pas périssable, mais je préfère ne pas tenter le diable.
De certains albums de Miles Davis, des quatuors de Beethoven, des Quatre derniers lieder de Richard Strauss, de Sign o’ the Times de Prince, de Pet Sounds des Beach Boys, je crains la fragilité, comme si, en voulant trop m’en approcher, le charme allait s’éloigner. Je choisis donc avec soin les moments où j’accorde à ces trésors mon temps, comme s’ils risquaient eux-mêmes de disparaître, de se périmer.
Il y a dans certains albums une sorte de formule magique que je ne souhaite pas connaître. Je crains qu’un jour elle se rompe. Il vaut parfois mieux ne pas tout savoir de ce que l’on aime. Ces disques sont trop précieux : je souhaite en garder intact le mystère.
Toujours à portée de main, mais assez rarement présents sur la platine, les albums de Jon Hassell, que je possède en plusieurs exemplaires, acquis au fil de leurs diverses éditions, me contemplent comme des pyramides : invitation permanente au voyage, et à l’excellence.