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Forthcoming book · BPM — À l’écoute du monde

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Avant-premières à Gaveau

Excerpt from BPM — À l’écoute du monde · Work in progress · Daniel Yvinec

L’autre pilier de l’enfance, ce furent les concerts conçus par Fernand Oubradous, à la salle Gaveau. Il y avait un mélange de jubilation et de honte à se présenter à ces rendez-vous du samedi : la répétition générale gratuite. Jubilation d’en être, aux frais de la princesse, et d’assister à ces moments qui me faisaient ressentir fierté et privilège, ces “accidents” où le chef d’orchestre fait reprendre tout le monde à la mesure 128 parce qu’on peut “mieux faire”.

Dans le même temps, j’éprouvais un léger sentiment de honte en réalisant que nous n’appartiendrions pas à cette catégorie qui se présenterait richement vêtue le jour du concert officiel, celui où l’on se salue bien, où l’on se reconnaît. Nous n’étions pas de ce monde mais, au fond, je crois aussi que j’en étais fier : nous venions pour la musique seulement, et pour l’écouter ensemble.

J’étais très jeune lorsque ce rituel s’est mis en place. Balancé entre ennui et curiosité, j’ai vite compris que la musique n’exercerait sur moi aucune tyrannie, qu’elle me laisserait libre de mille options : celle de l’écouter attentivement, de la regarder ou d’ignorer simplement sa présence. Elle m’offrait aussi le luxe de l’ennui, comme un ennui meublé, décoré de couleurs.

Souvent, je m’inventais des occupations pour que le temps s’écoule : compter les musiciens, combien d’hommes, combien de femmes, se demandent-ils vraiment à quoi sert le chef, cet homme qui semblait s’être octroyé la place du roi ? Un peu plus tard, comme dans un film de Truffaut, je regarderais de loin les jambes des musiciennes, découvrant la possibilité d’un trouble dont la nature m’échappait encore. Et il y avait ce tissu molletonné rouge qui chatouillait mon menton lorsque je me penchais en avant, soit pour m’assoupir, soit pour mieux voir, mieux entendre.

Défilèrent semaine après semaine les plus grands solistes français de l’époque. Pour une raison qui m’échappe encore, je plaçais plus haut le soliste que l’orchestre, qui ne me semblait pas toujours à la hauteur. J’avais le sentiment que s’asseoir dans un orchestre était une tâche ingrate, une sorte de punition, et que l’ennui et la routine étaient là, tapis dans l’ombre des coulisses. Je voyais cet orchestre comme une équipe “maison”, un peu endormie, un faire-valoir de l’Homme du jour : le soliste.

Un incident allait épaissir encore ce stupide a priori. Mon grand-père, Jean Delmas, homme mystérieux et élégant, aux cheveux immaculés et à la mèche naturelle qui lui donnait un faux air de Karajan, était chef d’orchestre et violoniste amateur. Un samedi, il nous accompagna à Gaveau. À l’entrée, il se vit refuser l’accès pour d’obscures raisons dont la nature a déserté ma mémoire.

On peut laisser entrer les gamins, mais vous, c’est impossible, monsieur.

Jean ne se départit pas de son calme olympien, mais nous sentîmes bien que cela lui coûtait. De retour à Vincennes, il raconta l’incident en parlant, à propos de la noble institution, des “champions locaux”. J’en déduisis aussitôt qu’il faudrait chercher ailleurs l’excellence : nous boxions en seconde division, et c’était Karajan qui le disait.